
l y a des mariages qu’on n’oublie pas. Pas à cause d’un lieu spectaculaire ou d’une robe de rêve — ça, on en voit souvent. Mais à cause de ces petits imprévus qui s’enchaînent et qui font qu’au fond, aucun mariage ne se ressemble. Celui-ci, c’était un mariage à l’église, un jour de grande pluie. Et je m’en souviens encore.
Ce jour-là, il pleuvait des cordes. Vraiment beaucoup. Comme souvent quand on couvre une cérémonie à l’église, j’arrive tôt, bien avant tout le monde. Je veux connaître les lieux, repérer la lumière, savoir où je peux me placer sans gêner. On n’improvise pas un mariage : on se prépare pour pouvoir, justement, oublier la technique le moment venu et rester disponible pour l’émotion.
Le prêtre, ce jour-là, était d’une gentillesse rare. Il nous a laissé circuler presque partout dans l’église. Pour un photographe, c’est un cadeau : ça veut dire des angles qu’on n’a pas toujours, et la liberté de capter le vrai sans jamais interrompre la célébration.
Nous étions deux à couvrir la journée. Quand on travaille à deux, on se partage le début : l’un suit le marié, l’autre la mariée, qui arrive plus tard. Moi, j’étais du côté de l’arrivée du marié et de son cortège.
C’est là que tout a commencé. Le marié arrive avec ses garçons d’honneur, détendu, prêt. Et là, le bouton du haut de son veston saute net et tombe par terre.
Petit silence. Cinq, six garçons d’honneur autour de lui. Tout le monde se regarde. Et moi, derrière mon appareil, je pense tout de suite à la suite : les invités qui commencent à entrer, la mariée qui ne va pas tarder. Je lance, l’air de rien : « Ce serait le bon moment pour que quelqu’un file au magasin du coin chercher un petit kit de couture. »
Personne ne bouge.
Le marié, beau joueur, hausse les épaules : « Bof, c’est pas grave, on peut laisser comme ça. » Et là, je me permets d’insister — gentiment, mais fermement : « Non. C’est votre mariage. Vous méritez d’être impeccable, pour votre future épouse et pour tous vos invités. » Je repose la question au groupe. Toujours rien. Cinq ou six gaillards, immobiles, comme des chevreuils en pleine nuit figés dans les phares d’une voiture sur l’autoroute.
Alors j’ai pris l’auto. Je suis allé au magasin. J’ai acheté le kit. Et je suis revenu le mettre entre les mains des demoiselles d’honneur, qui ont recousu le veston en quelques minutes.
Pas pour jouer au héros. Je le raconte parce que ça dit quelque chose de vrai sur ce métier : un photographe de mariage ne se contente pas d’appuyer sur un bouton. On observe, on anticipe, on règle les petits problèmes avant qu’ils ne deviennent une photo ratée ou un souvenir amer. Ce bouton recousu, personne ne le remarquera jamais sur les images. Et c’est exactement le but. (Depuis, j’ai mon kit de couture personnel!)
La cérémonie a été longue — une bonne heure, peut-être une heure et demie. Les mariages à l’église catholique le sont souvent, et celui-ci ne faisait pas exception. On a eu droit à toute la solennité : les lectures, les vœux, et le moment des bougies allumées pour le couple.
Et puis, un détail (qui n’en n’est pas un) que beaucoup de couples remarquent après coup : le prêtre n’a jamais invité les mariés à s’embrasser. Résultat, pour ce mariage-là, on n’a pas de photo du fameux baiser.
Le baiser des mariés ne fait pas partie du rite catholique : aucun « vous pouvez embrasser la mariée » n’est prévu dans la liturgie. C’est une tradition culturelle, pas un moment liturgique — certains célébrants le tolèrent, souvent au geste de paix, d’autres non. Donc quand il n’a pas lieu à l’église, ce n’est ni un oubli ni une erreur.
Le plus beau — et le plus inattendu — est venu à la fin.
Dans beaucoup de cérémonies, la bougie symbolise l’union : deux flammes qui n’en font plus qu’une, la lumière du couple qui commence sa route. Ce prêtre-là a poussé le symbole plus loin que tout ce que j’avais vu. Il a demandé aux mariés de marcher toute l’allée, leur bougie encore allumée à la main, jusqu’aux grandes portes.
Puis il leur a dit de sortir. Dehors. Avec la bougie allumée. Sous une pluie battante.
Les mariés, surpris, ont hésité une seconde — il tombait des trombes d’eau. Le prêtre ne les a pas poussés, mais le message était clair : « Allez, c’est votre chemin maintenant. » Et il a refermé les portes derrière eux. À l’intérieur, toute l’assemblée s’est regardée, un peu interloquée : mais qu’est-ce qui se passe?
Je ne connaissais pas ce geste exact, et je ne prétendrai pas en expliquer le sens précis à la place du prêtre. Mais l’image, elle, était pour le peu dire surprenante: deux personnes qui emportent leur petite flamme dehors, dans la tempête, pour commencer leur vie. La lumière de leur union qui affronte la pluie dès la première minute. On ne peut pas inventer un moment pareil. Il faut juste être prêt à le capter.
Aucun mariage ne se ressemble. On peut tout préparer — arriver tôt, repérer les lieux, anticiper la lumière —, il y aura toujours un bouton qui saute, un rite qu’on ne connaissait pas, une pluie qui s’invite. Et c’est précisément pour ça qu’on est là : pour rester calme, s’adapter, régler ce qui doit l’être, et garder les yeux ouverts sur le vrai, celui qui arrive quand on ne l’attend pas.
Ce couple-là repart avec un veston impeccable, une cérémonie pleine de solennité, et cette image folle d’une bougie qui défie la pluie. Pas de photo de baiser à l’église — mais une histoire qu’ils raconteront longtemps. Et moi aussi, visiblement.
Vous préparez un mariage à l’église dans le Grand Montréal et vous vous demandez comment ça se passe, côté photo? Écrivez-moi — j’aime raconter ces journées-là.
Photographe et vidéaste de mariage dans le Grand Montréal. J'aime raconter les journées telles qu'elles se vivent — vraies, spontanées, pleines d'émotion.